|
Article Excerpt Abstracts
The increasing immigration to Canada during the 1990s has generated, if not a threat, at least some public concerns about the formation of ethnic enclaves and ghettos, and about their potential effects on social cohesion. In this context, this paper offers a reconsideration of the question of ethnic segregation in Canadian cities. Its main purpose is to show how the situation of Canadian cities can be analyzed through a pluralist framework. To illustrate this, the empirical part of the paper uses a special set of data from the 2001 census. This set of data is treated using threshold measures and a knowledge-based classification method both developed recently. The method also includes thematic cartography to localize types of neighbourhoods. The results of the study confirm the pluralist character of the three metropolis under study, and lead the way to new critical works which are more able to take into account the growing complexity of this phenomenon.
Resumes
La croissance de l'immigration a destination du Canada dans le courant des annees 1990 a suscite, si ce n'est de l'inquietude, du moins certaines preoccupations quant a la possible formation d'enclaves ethniques ou de ghettos et leurs effets sur la cohesion sociale. Dans ce contexte, cet article se propose de revenir sur la segregation ethnique au sein des villes canadiennes. Il poursuit des lors, comme objectif principal, d'indiquer comment la situation des villes canadiennes peut etre comprise aujourd'hui au travers d'un cadre d'analyse pluraliste. Au niveau empirique, les donnees utilisees dans cet article proviennent d'une compilation speciale du recensement de 2001. Elles sont traitees a l'aide d'une technique de mesure par seuil et d'une classification raisonnee toutes deux developpees recemment. La / cartographie thematique est enfin mobilisee pour localiser les differents types de quartiers dans l'espace des trois metropoles a l'etude. Les resultats ainsi obtenus confirment le caractere pluraliste des trois grandes metropoles du pays et ouvrent la voie a des travaux critiques et nuances capables de saisir la complexite croissante du phenomene.
Introduction
L'accroissement de l'immigration a destination du Canada et sa concentration urbaine ont commence a susciter, si ce n'est de l'inquietude, au moins certaines interrogations au sein de l'opinion publique, quant a la formation d'enclaves ethniques, voire de >. (1) Des recherches recentes ont pu montrer que le nombre de quartiers ou les minorites visibles representaient une part substantielle de la population (plus de 30 %) ont augmente au Canada entre 1981 et 2001, ainsi que le fait que les groupes immigrants n'ont pas eu tendance a se disperser dans l'espace urbain, les effets lies a l'allongement de la periode d'installation et a la cohorte d'arrivee se voyant annuler par l' afflux de nouveaux arrivants (Hou 2006; Hou et Picot 2004). Toutefois, ces recherches precisent aussi que cette concentration des immigrants et des groupes de minorite visible ne va pas de paire avec la creation de ce qu'il convient de designer par la notion de >. Au contraire, de nombreux travaux soulignent la diversite des formes d'insertion residentielle des immigrants, les liens entre immigration, pauvrete et conditions de vie et de logement devenant aujourd'hui particulierement complexes (Smith 2004).
Dans un tel contexte, marque par l'incertitude et des interpretations contradictoires, il est judicieux de revenir sur la segregation ethnique et sur ses effets : quel est le niveau d'enclavement des minorites dans les villes canadiennes ? Quels sont les differents types de quartiers ou se concentrent les groupes minoritaires ? Quelles sont les conditions de vie et de logement des minorites dans les villes canadiennes ? L'objectif du present article est de tenter d'apporter des reponses a ses differentes questions en menant une analyse descriptive de la segregation ethnique a l'echelle des secteurs de recensement (SR) dans les trois principales metropoles canadiennes en 2001. La segregation ethnique sera mesuree a partir de la categorie de > disponible dans le recensement et en utilisant une technique par ratios et une classification raisonnee (Poulsen et al 2001,2002). L'interpretation qui sera donnee du phenomene se situe a l'interieur d'un cadre d'analyse pluraliste, dont les traits principaux sont de prendre distance avec les lectures assimilationnistes attachees au courant de l'ecologie urbaine, de rendre possible la prise en compte de la complexite et de se placer dans une perspective comparative.
Dans la premiere partie du texte, nous tracerons les contours de ce cadre d'analyse. Cet expose insistera sur trois facteurs : le passage des villes d'un modele industriel a un modele postindustriel, la diversite des trajectoires residentielles des minorites et la differenciation des quartiers en fonction de la composition ethnique et du niveau socioeconomique. Dans la deuxieme partie du texte, nous reviendrons plus specifiquement sur le contexte canadien, en insistant sur l'augmentation significative de la diversite ethnique dans les trois grandes metropoles du pays, sur les interpretations contradictoires qui entourent les travaux sur la segregation ethnique, ainsi que sur les transformations d'ensemble du paysage urbain. Nous montrerons, en abordant ces differents elements, comment la situation des villes canadiennes s'insere de maniere theorique dans les travaux pluralistes. La troisieme partie du texte sera consacree a la presentation des methodes et des donnees. Elle est largement consacree a la presentation des outils de mesure et de la typologie sur lesquels repose l'etude empirique. Notons des a present que cette etude a ete rendue possible grace a l'acces a une compilation speciale des donnees du recensement de 2001. Enfin, la quatrieme partie est entierement consacree a la presentation de l'analyse descriptive et empirique de la segregation ethnique en mobilisant les mesures d'enclavement, la classification des quartiers et leur cartographie.
La concentration ethnique : une realite plurielle
L'ecologie urbaine aura ete le premier courant de recherche a penser de maniere systematique la differenciation de l'espace intra-urbain en prenant en compte la variable ethnique. Son analyse reposait cependant sur une theorie relativement simple et unidirectionnelle. Elle prevoyait en effet, dans la logique du modele radial de developpement urbain trace par Burgess (1990 [1923]), que les immigrants allaient progressivement s'assimiler au reste de la ville. Ce modele assimilationniste supposait la formation de quartiers d'immigration ou ethniques, caracterises par la forte homogeneite ethnoculturelle de leur population, et situes a proximite du centre-ville dans la zone de transition des grandes metropoles industrielles. Ce modele anticipait egalement que les populations immigrantes allaient progressivement s'assimiler spatialement au reste de la ville.
Au modele precedent, relativement simple et qui ne prevoit qu'une seule evolution a la segregation ethnique, se sont substituees progressivement des interpretations plus nuancees. Tout d'abord, il s'agit d'insister sur le fait que te modele precedent a ete elabore dans un contexte particulier, puisqu'il correspond a une periode de forte croissance urbaine et d'industrialisation des economies nationales. Pour cette raison, le modele radial de la croissance urbaine formalise par Burgess est de moins en moins a considerer comme un modele explicatif general du developpement des villes et de ses effets sur la forme urbaine. A l'inverse, les grandes metropoles du monde occidental sont plus souvent qualifiees aujourd'hui de >, de > ou de >, marquant la transition de leur mode de developpement economique (Marcuse et Van Kempen 2000; Sassen 1993).
Ensuite, des les annees 1960 et 1970, un modele pluraliste d'integration est theorise. Les etudes menees par Glazer et Moynihan (1963) sur les groupes ethniques a New York remettent ainsi en cause le caractere automatique de l'assimilation a la societe americaine. Ces premiers travaux vont ouvrir la voie a de nombreux developpements theoriques ulterieurs qui seront a l'origine d'une interpretation pluraliste de la segregation ethnique, laquelle n'est plus seulement vue comme un etat transitoire, mais aussi comme un mode d'insertion des populations immigrantes (Johnson et al 2002; Peach 1999). La ville apparait alors comme un espace pluraliste ou les populations immigrantes et les groupes minoritaires restent relativement concentres sans que cette situation debouche systematiquement sur des tensions et des conflits.
Enfin, les populations marginalisees et fragilisees auront aussi suscite de nombreuses enquetes. Dans cette perspective, le travail de Wilson (1994 [1987], 1997) constitue une reference incontournable. En reprenant les differentes tendances evoquees pour parler des villes > ou >, il propose une theorie generale de la pauvrete urbaine qui la relie aux mutations d'ensemble de l'economie et de la technologie. Il refute de la sorte les explications culturalistes qui representent les exclus comme une strate a part de la population. S'il admet que la degradation continue des conditions de vie peut induire des attitudes specifiques chez les personnes qui en sont les victimes, il refuse toutefois d'y chercher une cause de la pauvrete, mais seulement une de ses consequences. La formation d'espaces particuliers en est une autre, ce qui modifie en partie la signification qu'il faut donner au terme de >. En effet, il apparait difficile de maintenir la definition historique du terme, puisqu'il est aujourd'hui connote presque exclusivement de maniere negative. C'est pour cette raison que Wilson (1997) va lui-meme employer le terme de > (ghetto poor) et que d'autres, en s'inspirant de ses enquetes, vont forger le concept de > (outcasts ghetto) (Marcuse 1997; Wacquant 1993).
Les theses de Wilson ont suscite de nombreux debats depuis leur parution, autant sur les facteurs qui conduisent a la formation des > que sur les effets qu'ils induisent au sein des populations qui y resident. Nous ne reviendrons pas ici sur l'ensemble de ceux-ci, exercice qui depasse le cadre du present article (voir par exemple, Leloup 2002). Nous reprenons plutot un des aspects qu'ils soulevent regulierement, soit la comparaison entre la situation des Noirs et celles des autres groupes minoritaires (principalement les Asiatiques et les Latino-Americains) dans les villes etats-uniennes. En un mot, dans un contexte ou l'immigration est relativement soutenue, se repose la question de la differenciation des carrieres et des espaces residentiels entre groupes ethniques. Des observations montrent ainsi que les groupes d'immigrants recents adoptent des comportements residentiels diversifies, l'installation dans les quartiers d'immigration proches du centre-ville n'etant plus une etape obligee, mais plutot facultative, et coexiste avec des choix residentiels qui se portent rapidement apres l'installation sur des banlieues aisees. En second lieu, cette dispersion relative en banlieue ne va pas systematiquement de paire avec la deconcentration des populations immigrantes ou des groupes minoritaires, mais aussi avec la creation de zones residentielles homogenes que certains auteurs designent par le terme de > (ethnic communities) (Alba et al 2000; Logan et al 2002).
Les tendances precedentes indiquent que la repartition spatiale des immigrants et des groupes minoritaires est plus complexe dans le contexte metropolitain actuel. Sa description requiert des lors aussi des typologies et des outils d'analyse mieux adaptes a cette nouvelle situation. Un premier facteur de complexification du phenomene reside dans l'etape a laquelle se situent les metropoles quant a la transition de leur economie d'une structure industrielle a une structure postindustrielle. De nombreux debats se sont developpe, ces dernieres annees, entre les tenants de 1' > et plusieurs autres chercheurs quant au caractere paradigmatique de la ville californieune en tant que metropole >, voire > (Dear et Flusty 1998; Nijman 2000; Poulsen et al 2002). Sans vouloir entrer dans cette discussion et ses multiples ramifications, nous en retenons cependant l'appel a produire des analyses comparatives pour mieux comprendre un ensemble de dynamiques urbaines actuelles. Pour ces travaux, une repartition spatiale de l'immigration plus complexe et diversifiee serait un des indicateurs de la transition en cours entre modele industriel et postindustriel de la ville. Au niveau descriptif, le nouveau modele de developpement urbain serait caracterise par une diversification et un deplacement des lieux d'installation des nouveaux arrivants. Les immigrants seraient plus nombreux a s'installer en peripherie et les quartiers d'immigration a proximite du centre-ville perdraient progressivement de leur importance. Au niveau explicatif, les travaux n'ont pas encore avance, a ce jour, un modele interpretatifd'ensemble de cette tendance. Mais les facteurs les plus regulierement cites portent sur la diversite accrue des populations immigrantes, en particulier dans les pays oU l'immigration fait l'objet de politiques actives et est orientee vers le recrutement de travailleurs qualifies ou d'entrepreneurs--comme c'est le cas au Canada--, ainsi que sur les transformations de la distribution intra-urbaine des emplois, avec leur croissance dans les espaces metropolitains peripheriques. Les trois plus grandes metropoles canadiennes constituent une bonne illustration de ces tendances, puisqu'elles ont enregistre des evolutions differenciees dans leur structure economique (Shearmur et Coffey 2002; Trepanier et Coffey 2004).
Un deuxieme facteur de complexification renvoie aux conduites differenciees que les menages immigrants ou issus de groupes minoritaires adoptent par rapport a l'espace, que ce soit en termes de carrieres residentielles ou de choix de localisation. A la lumiere des commentaires formules ci-dessus sur la creation des >, il apparait en effet pertinent de repenser la maniere dont on definit l'unite d'analyse et d'observation dans l'etude de la segregation ethnique. Comme l'avait deja souligne Grafmeyer, il importe en quelque sorte de passer d'une > qui utilise un indicateur unique (l'origine ethnique, la langue maternelle, le pays de naissance...) pour representer un large spectre de proprietes plus ou moins convergentes (le niveau socioeconomique, la distance sociale et culturelle, t'acces a la propriete...) a une logique de >, dont chacun > (Graffneyer 1994:103). L'analyse d'une variable isolee ne permet d'acceder que de maniere imparfaite a la complexite de la concentration ethnique, puisque ses effets peuvent etre tres differents en fonction des autres dimensions avec lesquelles elle interagit au niveau local. L'acces a des donnees croisees se revelera des lors un atout pour notre demarche.
Un troisieme facteur de complexification est relie au precedent. Il concerne les types de quartiers ou d'espaces residentiels dans lesquels s'inserent les menages immigrants ou appartenant a un groupe minoritaire. Il n'est en effet plus possible de resumer leur insertion residentielle a la formation de quartiers d'immigration ou ethniques. Les changements intervenus dans les economies urbaines et la diversification accrue des comportements residentiels des menages ne nous permettent...
|