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Article Excerpt [...] dans l'image incarnée se constituent trois instances indissociables : le visible, l'invisible et le regard qui les met en relation. L'image appartient à une étrange logique du tiers inclus. (1)
--Marie-Josée Mondzain
Rabih Mroué joue de la musique, fait des performances et de la vidéo. Ainsi se résume à peu de choses près la vie de ce Libanais qui parcourt aujourd'hui le monde et présente ses Luvres devant des auditoires tétanisés.
Seul, ou en compagnie de Lina Saleh, il met en scène des pièces qu'il écrit en arabe, traduit en français ou en anglais, et qu'il joue dans l'une ou l'autre de ces trois langues. Ce sont les langues parlées couramment au Liban et dans une bonne partie du monde. Cette facilité d'aller d'une langue à l'autre, d'une culture à l'autle, se trouve enracinée chez lui. Il en va de même pour sa capacité à traduire les images et les concepts qui traversent un univers conceptuel complexe. La communication, l'esthétique et la géopolitique se croisent dans ce travail qui met en jeu leur Fonctionnement respectif.
Ce qui, de plus, lie les travaux de Mroué se situe dans leur constante référence à la violence. Toutes les pièces en traitent, sans pour autant elles-mêmes faire acte de violence (ou prétendre le faire). Plutôt, elles l'exposent, en décortiquent les mécanismes, démontant et remontant les récits de violence comme s'il s'agissait d'un travail d'horloger aux prises avec un mécanisme complexe. Le métier d'horloger se double ici d'Line capacité à manipuler des données qui nous proviennent de l'ère Internet quant à la profusion des détails. Au-delà de la mécanique, il y a l'univers néobaroque d'un Borges qui ressort ici, reflet d'un monde cybernétique enchevêtré, chaotique, masse informe de savoir qui semble à tout moment insondable, impossible à résumer, et oø s'échafaudent hypothèse sur hypothèse, sans qu'une conclusion définitive puisse s'imposer. Mroué semble être très conscient de l'effet de l'ère Internet : une surabondance d'informations qui transforme le rapport de l'individu au monde. L'effet sur la subjectivité est fluctuant : le sentiment d'impuissance se jumelle à celui de contrôle qui s'exerce grâce à la possibilité de changer constamment d'orientation dans sa prise de décisiens ou dans l'évaluation que l'on fait des situations.
Ce pragmatisme s'avère déstabilisant pour l'individu en constante perte de repères. Le moi doit apprendre à bouger rapidement avec les changements qui se produisent dans son environnement au risque de se sentir en ratage face à des situations qu'il ne contrôle plus ou pas, et qui peuvent porter à des actes violents. Ceux-ci expriment en fait une impuissance, celle du sujet fragmenté qui n'a pas les ressources nécessaires pour accueillir la nouvelle donne.
Mroué examine ces fluctuations de la subjectivité au sein d'un cadre de référence qui participe de son identité propre. Les sujets choisis relèvent de cas de figures inspirés de ce qui est en cours au Moyen-Orient et, en particulier, au Liban. Ce pays est menacé de l'intérieur comme de l'extérieur. Plusieurs factions reliées à la religion continuent à diviser le pays malgré la cessation de la guerre qui y a sévi de 1975 à 1990, période pendant laquelle la ville de Beyrouth était divisée entre un secteur ouest et un secteur est, territoires désignés des différentes factions. Le Liban est miné de l'extérieur : Israël et la Palestine d'un côté, la Syrie de l'autre, comme les événements récents nous le rappellent amèrement. Les pays voisins exercent une influence considérable sur la vie politique et sociale des Libanais. On se rappellera, au delà de la reprise des affrontements militaires avec Israël, que l'assassinat du premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005, a eu un effet déterminant sur la société libanaise. Le joug syrien, présumé responsable de l'assassinat par la communauté internationale, a dû lâcher prise quant à la présence de ses troupes au Liban et son ingérence politique dans les affaires libanaises. Malgré tout, la situation demeure complexe et certains artistes, entre autres, se préoccupent du climat actuel et s'interrogent sur l'ère >. En novembre dernier, Bilal Kabeiz et Walid Sadek, artistes et écrivains, ont lancé une publication, Bidoun, qui vise à évaluer les impacts idéologiques et sensibles qui affectent maintenant la vie libanaise. Le flou et le soupçon sont toujours dans l'air, alors que l'affaire Hariri ne connaît pas encore de conclusion et que le périmètre de sécurité qui délimite le lieu oø la voiture qui transportait le premier ministre a explosé demeure en place des mois après l'événement. Une histoire sans fin, à ce qui semble, comme beaucoup d'histoires dans cette région du monde oø la transparence n'est pas toujours au rendez-vous.
Dans ce pays, la théorie du complot est un objet de spéculation qui perdure de façon endémique, et qui fait écho à un mode de préoccupation qui gagne l'Occident de plus en plus, spécialement depuis les événements du II septembre 2001. Le complot est toujours dans le camp de l'ennemi, celui que l'on soupçonne d'agir de façon secrète contre soi et dont les actes relèvent de l'effet de surprise. Le complot est difficile à décortiquer puisqu'il relève du secret entre initiés et de la circulation d'informations entre un réseau tissé serré qui vise une action commune (2). Le > contre les États-Unis ne visait pas une prise de pouvoir étatique ou l'invasion d'un territoire en vue d'une prise de possession, ni l'acquisition d'informations à valeur stratégique, mais recherchait plutôt un effet symbolique. L'instauration en Occident d'une menace terroriste imposante et à tout jamais inoubliable par une mouvance en provenance du Moyen - Orient est un fait établi depuis 2001. L'état psychique mondial vit sous l'effet d'une nouvelle guerre qui domine la vie politique et économique actuelle. Cet état de fait est accompagné d'une constante préoccupation du complot qui se manifeste dans la vie quotidienne par une augmentation des dispositifs de sécurité. L'effet sur la subjectivité est troublant. L'individu se sent constamment épié et contrôlé, sous le joug de forces extérieures qui menacent sa vie, quand elles ne cherchent pas à la régenter le plus possible. L'étouffement sur le plan psychologique participe d'une latente psychique dont les effets sont pervers : violence ou asthénie en résultent.
L'inconfort contemporain produit une démission de l'individu qui tient lieu de révolte ou même de participation active à l'état politique du monde. Ce phénomène se traduit par un retrait de la vie politique, autant que par l'adoption d'un fanatisme qui devient un refuge face à la démobilisation collective. L'attentat-suicide devient la solution à adopter pour valoriser ses liens avec un certain idéal social qui vise à colmater le mal-être en place.
Rabih Mroué a fait de l'attentat-suicide l'une de ses pièces majeures : Three Posters (2000), coscénarisée avec l'écrivain Elias Khoury. Un kamikaze apparaît sur un écran et raconte son histoire : il s'agit de mettre de l'avant ses motivations et de réitérer son amour de la cause, tout en faisant ses adieux avant de passer à l'acte. L'enregistrement de telles déclarations est devenu chose commune dans le déroulement des attentats-suicides au Moyen-Orient. Le kamikaze est assis et, au-dessus de sa tête, un drapeau du Parti communiste libanais est suspendu au mur. Filmé en plan américain, le protagoniste à l'écran parle d'une voix monocorde pour nous livrer un discours somme toute assez factuel. Le récit, répété trois fois, en trois prises de vue distinctes, dure une bonne demi-heure, à la suite de quoi, le sujet se lève, quitte l'écran et disparait. Les rideaux rouges qui bordent l'écran de chaque côté s'ouvrent alors pour laisser place au dispositif de présentation. L'arrièrescène est révélée. Rabih Mroué, >, se lève et le public réalise que le tout, bien que basé sur une réalité, était une fiction. Le kamikaze est un acteur qui, pour la durée de sa prestation, s'est mis en représentation. L'effet de réalité est cassé, processus déjà amorcé par la répétition de la séquence. La performance de L'acteur apparaît...
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