|
Article Excerpt Par ses origines et son parcours, Adel Abdessemed se trouve au confluent de problématiques qui ne cessent de manifester leur actualité, souvent violemment. Et si la biographie ne peut pas tout expliquer, elle fournit néanmoins à l'oeuvre certaines données contextuelles éclairantes : Kabyle né en Algérie en 1971, il a fui en 1994 le régime liberticide de Liamine Zeroual pour s'installer en France, à Lyon puis à Paris, peu après une vague d'attentats terroristes qui n'avait alors pas manqué d'exacerber les tensions sociales chroniques liées à l'immigration et aux suites de la décolonisation. Il a vécu et travaillé à New York puis à Berlin avant de se réinstaller à Paris en 2005; ses oeuvres portent des titres en français, en arabe, en anglais ou en allemand, traduisant ainsi une identité composite, transnationale et pluriculturelle, emblématique donc du monde contemporain tel que le décrivent les penseurs de la mondialisation (1). Un monde marqué à la fois par la circulation généralisée, par l'expression de nouveaux modes de localité et la démultiplication des frontières réelles ou symboliques, un monde oø se déploient des formes de violence politiques ou militaires certes, mais aussi économiques et sociales, celles-ci s'avérant d'autant plus implacables qu'elles sont indirectes et intégrées par les individus. C'est précisément avec cette violence diffuse et ses implications que dialogue l'oeuvre d'Abdessemed : bien que répondant à la violence subie, il ne produit pas d'images à proprement parler violentes ni de dénonciations frontales, mais adopte une position intermédiaire et, par conséquent, insituable (2), probablement la voie oø s'illustre de la façon la plus convaincante l'art contemporain dans sa dimension critique.
Marquages identitaires
L'oeuvre d'Adel Abdessemed, dans la diversité de ses moyens d'expression (actions, vidéos, dessins, sculptures, photographies), aborde la question de l'identité telle que prétendent la fixer les codes sociaux ou, surtout, religieux et telle qu'elle se donne à lire à travers des signes ou des manifestations extérieurs. Il utilise ainsi le vêtement, sa signification, sa double fonction d'écran et de signe de reconnaissance, mais aussi, plus simplement, la couleur de la peau, pour faire jouer les rôles assignés, questionner les rapports entre l'extérieur et l'intérieur, entre soi et l'autre, et ce, dans un continuel déplacement. Faisant suite à Ombre et lumière (1994) oø une jeune femme enlève son voile, la vidéo Chrysalide, ça tient à trois fils (1999) met en scène, comme l'indique le titre, une métamorphose dont l'idée a été suggérée à l'artiste par le destin d'une chenille devenue papillon :
J'ai immédiatement pensé à toutes les femmes qui portent un tchador, le voile musulman. C'est un symbole de haine, imposé par les hommes, un acte de violence. Alors j'ai réalisé que toutes ces femmes musulmanes cachées derrière un voile étaient exactement comme des papillons. J'ai décidé de dévoiler une femme, le voulais la libérer et me libérer (3).
Dans une pièce d'une blancheur immaculée, se tient un corps, debout, emmailloté dans une robe noire qui ne laisse voir que ses yeux et ses pieds l'apparentant à une momie; si serrée que l'on identifie aisément une femme, elle évoque immanquablement, tout au moins pour qui ignore les distinctions entre les traditions et leur infléchissement par certains courants fondamentalistes de l'islam, les vêtements dont le port est imposé aux femmes par les religieux intégristes (burka, niqab, tchador ...). Un homme, l'artiste, vêtu d'un jean et d'un tee-shirt, le costume de la modernité, s'approche, tire sur la laine au bas de la robe et commence à la détricoter, aidé par la femme qui tourne sur elle-même comme une toupie; lui aussi se met à tourner, en sens inverse--l'homme et la femme, comme en opposition de phase, se définissent ainsi mutuellement. Peu à peu, le corps nu se révèle tandis que le mouvement s'accélère et que la laine s'amoncelle au sol. Les longs cheveux de la femme s'emmêlant avec la laine empêchent l'opération d'aller à son terme et obligent l'artiste à retirer la cagoule restante après avoir pris la parole : > Cette vidéo, dans son absence de recherche esthétique, est caractéristique du travail d'Abdessemed : en dépit de sa simplicité apparente, s'y croisent des références à la mythologie (des Parques au fil d'Ariane) et à l'histoire de l'art (la naissance d'une Vénus brune émergeant des circonvolutions d'un écheveau de laine), tandis que les interprétations se stratifient. Car s'il est évidemment question de libération ici, la transformation ne se fait pas sans violence, celle de la mise à nu d'abord, celle de l'exposition par, et à, un désir extérieur, celle...
|