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La question de la symetrie dans les enquetes sur la violence dans le couple et les relations amoureuses.

Publication: The Canadian Review of Sociology and Anthropology
Publication Date: 01-MAY-05
Format: Online
Delivery: Immediate Online Access

Article Excerpt
RETOUR DU BALANCIER OU DECOUVERTE d'une nouvelle problematique, le theme de la violence des femmes dans le couple attire de plus en plus l'attention. Au Quebec, des articles publies dans des journaux, des magazines ou des revues d'intervention (Cliche, 2000; Ruel et Guericolas, 1998) parlent d'un phenomene qui serait repandu, mais demeure occulte, et meme <<tabou>>, fjusqu'a maintenant. La question ne serait plus que certaines femmes puissent exercer de la violence, mais que les femmes soient <<aussi violentes que les homes>> (Pouliot, 2003).

Les milieux universitaires ne sont pas Strangers a ces debats. En fait, les auteurs-es qui thematisent la <<symetrie>> de la violence dans le couple se basent presque exclusivement sur des resultats d'enquetes menees dans la population. Fiebert (2002) dresse par exemple une liste d'etudes qui demontrent, selon lui, que les femmes sont aussi violentes que les hommes l'endroit d'un partenaire dans le couple. Pour ces auteurs-es, c'est le refus des feministes de se rendre a l'evidence qui leur fait porter plus attention la violence des hommes qu'a celle des femmes (Fiebert, 2002; Cliche, 2000; Price, 1994). Dans cette optique, la violence dans le couple ne devrait plus etre envisagee comme dirigee vers les femmes mais comme un phenomene asexue; les politiques sociales et judiciaires, notamment les publicites societales contre la violence, devraient s'adresser tout autant aux femmes qu'aux hommes (Straus, 1993; Gray et Foshee, 1997).

Le present article vise a examiner la question de la symetrie de la violence dans le couple a partir des etudes empiriques publiees a ce jour sur le sujet, Etant donne leur impact sur les representations sociales de la violence, nous avons porte une attention particuliere aux resultats d'enquetes d'envergure nationale qui ont obtenu des donnees sur la victimisation des hommes et des femmes dans le couple. Il est important de souligner que cet article ne porte pas sur des donnees brutes, mais sur des donnees resumees et interpretees par des chercheurs-es et publiees sous forme d'articles ou de rapports. Les chiffres y constituent un des elements du discours, d'autant plus persuasif que le traitement statistique leur confere une aura de scientificite (Cicourel, 1964).

La thematisation de la symetrie de la violence

Contrairement a ce que l'on pourrait croire, la question de la <<symetrie>> de la violence dans le couple n'est pas nouvelle. Elle a ete mise sur la sellette, il y a plus d'une vingtaine d'annees, avec deux enquetes etats-uniennes, les National Family Violence Survey (NFVS), realisees en 1975 et en 1985, respectivement aupres de 2 143 puis de 5 248 repondants-es de 18 ans et plus. A partir des resultats de ces enquetes, qui faisaient etat de taux semblables (1) chez les femmes et chez les hommes, les auteurs-es concluaient une violence symetrique dans le couple tant pour la violence globale que pour la violence grave (Straus et Gelles, 1988) et, meme, a une epidemie de marls battus (Steinmetz et Lucca, 1988).

Bien que ces resultats datent de quelques decennies, ils ont fait et font encore l'objet d'un grand nombre de publications, et sont cites dans la plupart des articles de journaux, ecrits universitaires, articles scientifiques, theses et pages Web qui traitent de la violence des femmes en contexte conjugal. Ce sont ces enquetes qui ont lance le Conflict Tactics Scales (CTS), une grille de comportements gradues, presentee aux repondants-es comme une etude sur les modes de resolution de conflit dans le couple (Straus, 1979), un des questionnaires les plus connus et les plus utilises, notamment en Amerique du Nord.

Un certain nombre d'etudes sur la violence dans le couple, dont plusieurs realisees aupres d'adolescents-es ou de jeunes adultes, ont depuis fait etat de taux d'agression symetriques chez les femmes et chez les hommes, et parfois de taux plus importants chez les jeunes femmes. Parmi les etudes sur la violence dans les relations amoureuses chez les jeunes, citons deux etudes longitudinales, le National Youth Survey (NYS) aux Etats-Unis, dont Morse (1995) a analyse les donnees pour les annees 1990, 1991 et 1992, et l'etude dite de Dunedin en Nouvelle-Zelande, dont Moffitt et Caspi (1999) ont etudie l'annee 1993-1994.

Ces recherches ont ceci en commun qu'elles utilisent toutes le CTS, ou une grille analogue, pour mesurer la violence. Dans les etudes repertoriees par Fiebert (2002), ou l'on retrouve des taux semblables chez les femmes et chez les hommes, la vaste majorite ont utilise le CTS pour mesurer la violence. Dans la meta-analyse realisee par Archer (2000), une infime minorite des etudes qui obtiennent de tels resultats utilisent un questionnaire qui differe sensiblement du CT[S.sup.2].

L'instrument

Sous sa forme originale, le Conflict Tactics Scales est constitue de dix-neuf enonces, regroupes en quatre echelles et allant du raisonnement a l'utilisation d'une arme, dont neuf sont des enonces de gestes d'agression physique qui constituent la mesure de la violence. L'instrument est presente aux repondants-es comme une enquete sur la resolution des conflits dans le couple. Le texte de presentation met l'accent sur le caractere courant des situations mesurees, invitant les repondants-es a indiquer des choses qui ont pu se produire a <<des moments ou les partenaires sont en desaccord, ennuyes l'un par l'autre, veulent des choses differentes l'un de l'autre, ou ont simplement des prises de bec parce qu'ils sont de mauvais poil, fatigues ou pour toute autre raison>> (Straus, 2000, 1979; traduction litterale).

L'instrument mesure la violence selon deux echelles, l'echelle <<violence mineure>> (trois enonces), et l'echelle, <<violence grave>> (severe violence) (six enonces). Cette mesure est immediate : tout enonce coche par un-e repondant-e inclut celui-ci ou celle-ci dans le taux de prevalence mesure. Les resultats sont presentes sous forme de taux, soit un taux de <<violence globale>>, qui comprend a la fois la violence mineure et la violence grave, et un taux de <<violence grave>> (Straus et Gelles, 1988). Le CTS mesure a la fois l'agression declaree (les gestes poses) et la victimisation declaree (les gestes subis); les reponses sont agregees pour produire un taux de violence pour les femmes, un taux pour les hommes et un taux pour les couples (3) (Straus, 1990d).

La discussion porte ici sur la version la plus courante du CTS, qui a ete utilisee pour le NFVS-1985; une version revisee, le CTS2, a ete publiee (Straus, Hamby, Boney-McCoy et Sugarman, 1996), laquelle inclut une echelle <<violence psychologique>> (psychological aggression), une echelle <<coercition sexuelle>> et une echelle <<blessures physiques>>. Mis a part l'ajout de ces echelles, la presentation de l'instrument, la mesure de la violence partir d'enonces de gestes physiques, leur repartition en violence mineure et violence grave ainsi que les modalites de construction des donnees demeurent les memes. Tres peu de recherches mesurant la violence avec cet instrument ont cependant ete publiees, et la plupart ne l'ont pas utilise autrement que le CTS original.

Les critiques

L'utilisation du CTS pour mesurer la violence a ete fort critiquee, des resultats <<symetriques>> allant a l'encontre d'un ensemble de donnees provenant d'autres sources, notamment celles des services sociaux et judi-ciaires. Les critiques ont surtout porte sur le fait que l'instrument ne mesure ni l'intention ni l'impact des gestes, laisse de cote d'autres formes de violence comme les agressions sexuelles et la violence psychologique, et ne tient compte ni des agressions de la part d'ex-conjoints (Kimmel, 2002; Saunders, 2002; Johnson et Bunge, 2001) ni de l'age (Kimmel, 2002). Des critiques portant sur la mesure elle-meme soulignent aussi des biais systematiques quant aux reponses (Szinovacz et Egley, 1995; Szinovacz, 1983), le fait que les enonces recouvrent des realites fort differentes (Currie, 1998) ainsi que la division arbitraire en violence mineure et violence grave (Dobash, Dobash, Cavanagh et Lewis, 1998; Nazroo, 1995; Dobash, Dobash, Wilson et Daly, 1992).

Les resultats obtenus avec le CTS vont a l'encontre d'un ensemble de donnees sur la victimisation recueillies par les services policiers, les services medicaux et les services sociaux, qui font etat de taux fortement asymetriques, mettant en cause sa validite de construit (Saunders, 2002; Kimmel, 2002; Hegarty, Hindmarsh et Gilles, 2000; Flood, 1999; Dobash, Dobash, Cavanagh et Lewis, 1998). Quelques exemples : au Canada, les statistiques policieres sur les victimes de violence de la part d'un-e partenaire indiquent des proportions de 13 % d'hommes et de 87 % de femmes victimes pour l'annee 1999 (Bunge, 2000). Les proportions sont semblables au Quebec, ou les plus recentes statistiques policieres (Ministere de la Securite publique, 2001) indiquent une proportion de 15 % d'hommes et 85 % de femmes chez les victimes de violence (4). C'est aussi le cas des donnees de source sanitaire : aux Etats-Unis, par exemple, les statistiques recueillies aupres d'un echantillon representatif d'etablissements hospitaliers--le National Electronic Injury Survey System (NEISS)--indiquent que, parmi les personnes hospitalisees pour des blessures non-accidentelles de la part d'un-e...

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