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Siegfried Giedion, Espace, temps, architecture
Á l'intelligence artificielle, se rattachent les concepts d'intelligence collective, de pensée distribuée et d'espace du savoir. L'ensemble des branchements qui connectent les capacités calculatrices des ordinateurs aux individus, et tout ce que cela comporte en architecture, réseaux, interfaces et programmations, peut être associé au concept de l'aître, un anachronisme, pour ne pas dire un archaïsme, qui, suivant Georges Didi-Huberman, <<a la particularite phonetique, en français, de retourner une notion de lieu sur une question d'être (2).>> Il poursuit :
Ce mot a d'abord signifie un lieu ouvert, un porche, un passage, un parvis exterieur (l'étymologie invoque le latin etcetera); il s'emploie également pour désigner Un terrain libre Servant de charnier ou de cimetiére; il s'utilise aussi pour nommer il dispositiOn interne des diverses parties d'une habitation; íl a fini par designer l'intimite d'un étre, son for intérieur; l'abysse même de sa pensée (3).
L'aître serait ainsi un espace moulanti un lieu habite et habitable, un contenu contenant, potentiellement restreint à la subjectivite ou au passage de cette subjectivite à autre chose. Dans une interpretation actualisee au monde numerique, l'aître serait un ensemble d'espaces mobiles, mouvants et transformables. Il pourrait etre le lieu de passage d'un état à l'autre, d'une position à l'autre, d'une existence à l'autre qui, en brouillant les parois limitrophes entre l'intérieur et l'extérieur, le subjectif et l'objectif, et en agissant comme la matrice qui n'existe ni pour elle-méme ni par elle-méme, se transformerait selon l'intervention d'une tierce partie, une personne, un événement, un phénomène, etc. L'aître serait donc un intervalle qui agit dans la durée en considérant l'individu comme un centre d'indétermination qui propose un nombre infini de solutions et influence de façon imprévisible le devenir du projet. Conséquemment, l'aître, adapté aux espaces numériques et aux machines qui les supportent, habite des milieux extrémement communicants et avive la pensée à distance ou, mieux encore, la conscience en réseau afin de parfaire l'esprit en général (4).
De plus, l'aître fait écho aux propos d'Elizabeth Grosz, de Luce Irigaray et de Donna Haraway. Ces théoriciennes féministes contestent la rigidite des architectures contemporaines, lesquelles enferment et cloisonnent, pour revendiquer des espaces potentiels plus aptes à accommoder le mouvement, les changements et la circulation, mais aussi à échanger, déjouer et transgresser.
Comme le remarque Haraway dans Simians, Cyborgs, and Women, l'utilisation des réseaux est à la fois une pratique féministe et une stratégie de compagnie multinationale (5). La toile, selon Haraway, se construit dans l'adversité. Dans cet essai anticipatif, elle propose aussi une figure technomythique, celle du Cyborg, construite sur un engagement politique et social. Haraway tient compte de l'hétérogénéite du réseau avec ses différentes économies : celles du marché, de l'énergie, de la technologie, de l'information, de l'industrie, du militaire, etc. Ces économies touchent les espaces réels, virtuels, domestiques et publics.
L'aître, composé d'éléments jusqu'alors inconciliés est une hétérotopie qui engage des milieux divers dans la creation de formes et d'esthétiques reliées aux technologies de la communication. Il est issu d'univers hybrides et délaisse les lois rigides de la géométrie en effaçant les différences naturelles et artificielles des appareils électroniques et du corps humain. Cette fusion de l'espace vectoriel, de l'organisme vivant et de l'intelligence, échappe aux correspondances formelles établies par le modéle anthropomorphique pour s'orienter vers ce que Nicolas Bourriaud a nomme une forme relationnelle qui est capable de tisser des liens et de rapprocher l'espace des relations (6). Dans cette perspective, on fait coexister differents systémes dont les forces de connexions et d'interactions prévalent sur une définition formelle fixe. La machine et l'humain conjuguent alors leurs capacités communicationnelles afin d'augmenter la réalité. En considérant les ordinateurs et l'organisme humain sur un pied d'égalité, notre perception des espaces occupés, ceux des demeures, celui de l'intimité du corps et de l'intelligence distribuée, doit forcément s'ajuster et devenir un élément essentiel dans la réorganisation du quotidien.
Elizabeth Grosz écrit à ce sujet que l'architecture ne doit plus fonctionner comme un objet acheve ni comme un contenant solide, mais plutôt comme un processus spatial qui facilite la circulation, un espace qu'elle qualifie de volume sans contour (7).
L'aitre s'inscrit dans cette rubrique du volume sans contour definie par Grosz. Il fait partie de ces éléments architecturaux que l'on veut fluides, transmissibles et liquid es qui composent avec des matériaux changeants comme la subjectivité, l'émotivité, la mobilite et l'action dans leurs sens mutants. Cette prise en compte de la variabilité des composantes en architecture est par ailleurs défendue par Luca Galofaro de la firme architecte italienne IaN+ pour qui <<la notion de temps évolue à l'intérieur de [l'humain], de la même façon qu'a évolué le concept de forme, qui est passé de la culture de l'étre aux cultures du devenir (8)>>. S'inspirant de l'exemple de la physique des particules, il poursuit : << Ce qui est aujourd'hui vérifié et scientifiquement décrit, ce n'est plus tellement la forme en elle-même, mais le passage d'une forme à l'autre (9).>>
Les architectures transitoires
Les premiers projets d'habitacles communicants apparaissent en 1965. Les Viennois Walter Pichler, Hans Hollein et Haus-Rucker-co. ont développé des projets prenant, paradoxalement, la forme d'habitats minimalistes, d'espaces physiques restreints et d'enceintes pneumatiques pour personne seule. Parmi ces projets, des capsules gonflables et transparentes permettent de confronter l'espace intérieur de l'individu à l'espace infini de la société de l'information.
Le Mind-Expander (1967) de la firme architecte Haus-Rucker-co. exprime cette volonté de transiger avec ces notions de transmissibilité qui peuvent, grâce à une construction molle, faire vivre à l'usager des expériences dans l'espace de la conscience. Ainsi le Mind-Expanding-Program (1967-1970), dont font partie le Ballon fur Zwei (Ballon pour deux), Connexion Skin et Fly head, explore l'idée de l'isoloir dans ses différentes formes pour transmettre une concentration de médias électroniques. Il faut préciser que ces projets développés par les architectes autrichiens proposent une expérience psychédélique qui, grâce à l'utilisation de projections d'images et de sons, transportent l'utilisateur dans un état second.
Dans le même registre, l'Introscaphe (1970) de l'artiste canadien Edmund Alleyn est une Sculpture habitable aerodynamique pour une personne seule. C'est un dispositif multimédia et plurisensoriel qui, pour quelques sous introduits dans une fente, offre à l'usager un bombardement de contenus audiovisuels que plusieurs ont qualifié de violent.
Le je et le tu : Séries habit-corps-habit (1967) de l'artiste brésilienne Lygia Clark tente, quant à lui, d'éliminer toute separation entre le corps et ce qui l'entoure. Ces oeuvres, qui ne peuvent pas se passer de la structure du corps humain, proposent différentes formes vestimentaires et accessoires prothétiques qui amplifient les sensations reçues et émises. Le vêtement-tente, SleepingBagDress (2003), de la Canadienne Ana Rewakowicz est un exemple plus récent. Il s'agit d'un isoloir translucide qui, tout en protégeant l'individu, maintient un contact avec l'environnement; comme une seconde peau, la structure se greffe à l'usager et s'adapte aux conditions et aux deplacements de son corps en mouvement. Dans cette veine, au plus prés de la peau, se situent les architectures <<épidermiques>> et <<extra-épidermiques.>> Par exemple, les vêtements interactifs de la série <<Electronic Fashion>> de Joanna Berzorwska, réalisés à partir de tissus de fibres sensibles, modifient leur apparence en réagissant aux émotions de l'individu qui les porte. Ce sont des vêtements intelligents dans lesquels le corps lui-même agit comme une architecture en transformation continue, telle une organisation qui ne se fixe jamais, qui n'est jamais définitive.
Le corps comme interface
Selon David Le Breton, <<il n'existe pas plus de nature humaine que de nature du corps; seules existent des conditions corporelles tributaires de l'insertion du sujet à l'intérieur d'une société et d'un...
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