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Article Excerpt L'ART D'OUBLIER : LA VIDÉO IT'S NOT MY MEMORY OF IT DE SPECULATIVE ARCHIVE
Une memoire illimitée
Cela se passait quelque part dans les années 1920, en Union soviétique. Assis à côté de ses collègues journalistes, Sherashevsky écoutait leur rédacteur en chef distribuer les consignes sur les articles à écrire pour la journée. C'était une tâche compliquée, qui impliquait quantité de noms de contacts, d'adresses oø se rendre ainsi que des dates et des échéances. Les journalistes prenaient soigneusement des notes. Sherashevsky, lui, ne notait rien du tout. Lorsqu'au bout d'un moment, le rédacteur eut remarqué ce journaliste qui travaillait sans papier, il éclata de rage et demanda à Sherashevsky de répéter tout ce qu'il avait dit ce matin-là. Sherashevsky ne se contenta pas d'obtempérer, il se mit à réciter mot à mot les consignes du rédacteur sans jamais se tromper. L'histoire ne raconte pas si le rédacteur lui présenta ses excuses, mais le psychologue A.R. Luria rapporte que Sherashevsky fut troublé par l'incrédulité de ce dernier. Sherashevsky se demandait s'il y avait <<vraiment quelque chose d'anormal à se souvenir de tout ce qui lui avait été dit (1)>>.
Luria a décrit les possibilités infinies de la mémoire de Sherashevsky dans une étude de cas rédigée comme un roman, The Mind ofthe Mnemonist: A Little Book About a Vast Memory. Les deux hommes se sont rencontrés à la demande du rédacteur qui voulait absolument que Sherashevsky consulte un spécialiste. Le psychologue commença par soumettre l'hypermnésique en herbe à des dizaines de tests. Il lui lisait des tableaux de chiffres en lui demandant de les répéter dans l'ordre, puis dans l'ordre inverse et enfin dans l'ordre diagonal. La complexité des tests variait, mais quel que soit leur degré de sophistication, jamais Sherashevsky ne se trompait. Luria en vint rapidement à la conclusion que la mémoire de Sherashevsky <<était sans limites distinctes (2)>>.
Le cerveau de Sherashevsky fonctionnait par synesthésie, un processus mental dans lequel une sensation est perçue par le biais d'une autre. Bien que beaucoup de gens affirment entendre une couleur ou ressentir la chaleur d'une tonalité, Sherashevsky associait réellement des images fortes à chaque mot, nombre ou syllabe qui lui parvenait. Des syllabes dénuées de sens se présentaient comme des <<taches>> ou des <<ronds de fumée>> d'apparence si réelle qu'il lui suffisait de visualiser ces images pour ramener à sa mémoire la syllabe associée. L'hypermnésique associait des mots plus concrets avec des objets parfaitement conceptualisés, cachés dans des lieux imaginaires si évocateurs qu'il n'avait plus qu'à décrire les objets qu'il voyait dans sa tête.
Cela étant dit, <<sans limites>> n'est pas synonyme de <<perfection>>. À l'instar de Funes, le personnage de Borges, Sherashevsky était incapable d'abstraction. Ainsi, autant il excellait pour les nombres, les syllabes et les mots, autant il échouait à se souvenir des visages. Se rappeler des visages était selon lui une chose difficile, car ils changeaient trop. Il trouvait compliqué d'attribuer à une seule personne un visage souffrant, puis le même visage rempli de joie. Les images produites par synesthésie lui causaient également des problèmes. Un mot sur un menu ne se contentait pas de désigner un aliment particulier, il suscitait une hallucination de couleur si dérangeante que Sherashevsky éprouvait souvent des difficultés à commander quoi que ce soit.
Il y avait aussi le problème de l'oubli. Au bout de plusieurs années de prouesses, le cerveau de Sherashevsky était devenu encombré. Les souvenirs de ses différents exploits interféraient les uns avec les autres. Dans un accès de désespoir, il chercha une stratégie en s'inspirant de son auditoire. <<Les gens notent les choses pour s'en souvenir. Moi je trouvais cela ridicule.... (3)>>. Sherashevsky se dit que, puisque tout le monde prenait des notes pour se souvenir, lui-même n'avait qu'à écrire dans le but d'oublier. Il dressa alors des listes des choses dont il pouvait se passer, des listes d'objets quotidiens et des détails de ses performances. <<Mais cela ne m'aida en rien, car dans ma tête, je continuais à voir ce que j'avais écrit (4)>>. Alors, il décida d'écrire ces listes sur des feuilles de papier identiques. Les résultats ne furent pas pour autant meilleurs. Finalement, Sherashevsky brûla les feuilles, persuadé qu'il pouvait littéralement détruire la mémoire en la réduisant en cendres. À sa grande horreur, il pouvait toujours voir les traces de son passé dans les cendres fumantes.
Speculative Archive
En 1979, juste avant la prise de l'ambassade américaine à Téhéran, les derniers fonctionnaires en place ont tenté avec l'énergie du désespoir de détruire le plus grand nombre possible de documents secrets. Mais, lorsque les étudiants islamistes militants découvrirent les papiers déchiquetés, loin de les négliger, ils s'empressèrent de les reconstituer, en se faisant aider par une petite équipe de tisserands. Une fois complété, l'ensemble comportait suffisamment de mémos internes, de comptesrendus et d'analyses de renseignements pour être publié en soixante-dix-sept volumes.
Deux décennies plus tard, les artistes Julia Meltzer et David Thorne ont découvert l'édition complète des documents à la bibliothèque de l'Université de Californie à Los Angeles. En se documentant sur la révolution, Meltzer était tombée sur un livre dont l'auteur qui avait participé aux événements citait les soixante-dix-sept volumes. Travaillant sous le nom de Speculative Archive, Thorne et Meltzer ont récemment entamé une collaboration dans laquelle ils tentent, pour reprendre les termes ambitieux du mandat officiel qu'ils se sont fixé, <<d'étudier la production, la collecte, la circulation et la réception de divers documents ainsi que leurs effets sociopolitiques (5)>>. Mais, dans le cas présent, ils s'intéressent à des documents d'État confidentiels, du genre de ceux qui confirment les soupçons les plus graves, voire qui révèlent à quel point la réalité dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer.
Les recherches de Meltzer et Thorne ont abouti, en 2003, à une vidéo intitulée It's Not My Memory of It: Three Recollected Documents (Ceci n'est pas ma mémoire : trois documents souvenirs) qui dure 25 minutes. Les deux artistes m'ont accordé une entrevue par téléphone. J'avais déjà vu leur vidéo plusieurs fois, d'abord à sa présentation en 2003 au Festival de vidéo organisé par le Lincoln Center à New York, ensuite à l'occasion de divers événements ultérieurs. C'est une sorte de trilogie abrégée : trois épisodes brefs portant sur trois <<documents>> déclassifiés et ponctués d'entrevues avec des membres des services de renseignements.
Faire des recherches dans une bibliothèque universitaire est une chose; interroger des membres des services de renseignements...
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