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Article Excerpt KENNETH RINALDO ET FRANCE CADET LA VIE ARTIFICIELLE ET LES VIES DES NON-HUMAINS
En captivité sur une île isolée par un fossé et une clôture électrique. une femelle chimpanzé fraîchement arrivée décide de tenter une évasion en franchissant la clôture. Elle tombe dans l'eau du fossé en criant. Incapable de nager, elle se débat de toutes ses forces et attire ainsi l'attention d'un des gardiens humains et d'une autre femelle chimpanzé en captivité. Au péril de sa vie. cette dernière s'élance à son tour par-dessus la clôture, atterrissant de justesse sur le bord du fossé à partir duquel elle s'étire pour attraper, de ses longs bras, sa consoeur en train de se noyer.
Huit années plus tard et toujours en captivité, Washoe, la femelle chimpanzé qui a effectué ce sauvetage, se met à développer un vif intérêt pour la grossesse d'une gardienne. Puisqu'elle connaît le langage par signes ASt (American Sign Language), elle s'informe souvent du bébé de la gardienne en se servant de signes. Lorsque la gardienne, ayant fait une fausse couche, doit s'absenter pendant quelques jours, Washoe lui signifie son mécontentement à son retour en prenant une distance physique. Sachant que Washoe a elle-même perdu deux bébés, Kat, la gardienne, décide de lui dire ce qui est arrivé.
MON BÉBÉ EST MORT, lui dit Kat par signes. Washoe baisse les yeux. Puis elle regarde directement dans ceux de Kat et dit par signes <<CRY>>, en lui touchant la joue, juste sous l'oeil. Kat raconta par la suite que ce seul mot, CRY, lui en avait dit plus long sur Washoe que toutes les phrases grammaticalement parfaites et plus longues que celle-ci avait réussi à construire'.
La capacité de compassion--qui est une forme d'empathie--de Washoe dans ces exemples fournis par le psychologue Roger Fouts, dans son ouvrage Next of Kin, est importante pour notre discussion dans la mesure oø elle permet d'aborder des idées contestées sur les manières et les raisons d'examiner attentivement certaines présomptions entretenues à l'égard de la conscience et de la cognition chez les animaux, et ce, dans la critique des pratiques artistiques de la vie artificielle. Dans le présent essai, la vie artificielle, ou a-life, et l'oeuvre robotique des artistes Kenneth Rinaldo et France Cadet nous aideront à atteindre notre objectif.
L'empathie est la plus récente d'une longue série de qualités ayant servi jusqu'à aujourd'hui à délimiter les frontières séparant les humains et des non-humains. Dans les exemples donnés, le langage ainsi que l'empathie, deux des derniers remparts qualitatifs protégeant la vision du monde anthropocentrique, semblent non seulement s'étioler, mais s'effondrer. Faisant partie de ce qu'on a appelé la <<révolution cognitive>> de la deuxième moitié du XXe siècle, les psychologues comparatifs et les éthologues cognitifs ont accumulé de vastes sommes de savoirs nouveaux (du moins pour la science) sur les capacités cognitives des êtres non humains, chez des créatures aussi différentes que les abeilles, les vers de terre, les dauphins, les baleines et les singes. Malgré ce travail, le sujet de la conscience chez les êtres non humains demeure controversé, et relativement peu de recherches lui sont consacrées en science et, mis à part quelques cas notables, en sciences humaines et dans les arts. Pour expliquer cette brèche dans les sciences, les raisons sont variées, allant des difficultés rencontrées à trouver des réponses claires et précises au <<problème>> de la conscience chez les humains et les non-humains, jusqu'au problème plus insidieux de la mentaphobie, terme inventé par Donald Griffin, un pionnier dans le champ de l'éthologie cognitive (2). Griffin définit la rnentaphobie comme une pratique consistant à censurer les animaux non humains et à les priver ainsi de toute possibilité de revendiquer une conscience propre. Mais selon Griffin et plusieurs autres scientifiques et philosophes (3), il existe plusieurs raisons de s'intéresser à la conscience chez les animaux, entre autres les essais de situer la place des humains dans la nature en les opposant et en les comparant aux êtres qui leur ressemblent le plus. Autre incitation tout aussi valide et essentielle, l'étude de la conscience animale pourrait entraîner la réévaluation des limites et des méthodologies scientifiques.
Un nombre croissant de philosophes, de scientifiques et autres intéressés estime que la raison la plus sérieuse d'étudier la conscience animale serait la portée éthique et morale de la conscience de créatures que la plupart des humains du monde perçoivent et utilisent uniquement comme aliment ou autre ressource. Bien que les populations générales de certains animaux, comme le bétail et les souris, augmentent proportionnellement à leur usage comme aliment ou instrument de recherche, les autres espèces, non considérées comme ressources, continuent à décroître en nombre.
À partir de la disparition connue d'oiseaux, de mammifères et d'amphibies au cours du dernier siècle, il est possible de déduire que les taux d'extinction actuels sont de cinquante à cinq cent fois plus élevés que ce qu'on trouve dans les fossiles (4).
Citant la destruction des habitats comme principale menace aux mammifères, aux oiseaux et aux amphibies, la <<Red List of Threatened Species>> de 2004 dit de la surexploitation qu'elle constitue une des plus importantes menaces aux mammifères, aux oiseaux ainsi qu'aux espèces marines et d'eau douce.
La vie artificielle et les oeuvres robotiques de Kenneth Rinaldo signaient une direction qui pourrait s'avérer fertile si l'on souhaite élargir la critique de la pratique artistique contemporaine en vie artificielle et celle de notre relation aux nonhumains (5). Vu à travers le prisme de cette relation et découlant des difficultés éthiques et morales que celle-ci entraîne, le travail de Rinaldo fournit des exemples particulièrement pertinents des propriétés paradoxales qu'une quête de vie artificielle peut révéler, alors même que la dévastation de la réelle vie non humaine s'accélère.
Le champ interdisciplinaire connu sous le nom d'a-lire se développe simultanément, en science et en art, depuis une vingtaine d'années. Cette vie artificielle <<s'intéresse à la fois à la création et à l'étude de systèmes artificiels imitant et manifestant les propriétés des systèmes vivants (6).>> Se différenciant de l'intelligence artificielle (AI) par leur méthodologie et par leurs objectifs, les défenseurs de la vie artificielle s'appuient sur une conception <<ascendante>> plutôt que sur celle <<descendante>> de l'intelligence artificielle. Ne tentant pas de créer des programmes informatiques centralisés potentiellement capables de penser, les méthodologies d'a-lire s'appuient sur le développement de parties comportementales informatiques qui opèrent...
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